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vous m'avez reconnu à la fraction du pain...

Troisième dimanche de Pâques, l'Eglise proclame ce récit de l'évangile de Luc, communément appelé "les pèlerins d'Emmaüs". Pèlerins, parce qu'ils reviennent de Jérusalem, où ils ont célébrés les fêtes pascales, Emmaüs, parce que c'est le lieu mentionné dans le récit. Tableau en trois actes, celui de la rencontre sur la route, puis celui du repas dans l'auberge, et enfin du retour à Jérusalem.

 

Les catéchistes et parents qui accompagnent les enfants vers la première des communions connaissent par cœur ce récit. Il guide et illustre chacune des étapes selon le scénario de la liturgie eucharistique : l'accueil, la Parole, le repas, l'envoi. Après des années de renouveau de la catéchèse, cela nous semble aujourd'hui acquis. Il n'en a pas toujours été ainsi, et je ne suis pas certain, non plus, que nous ayons une pratique eucharistique fidèle à ce qui a été souhaité dans la réforme liturgique du Concile Vatican II.

 

Un de mes professeurs en liturgie, le frère Patrick Pretot, bénédictin de la Pierre qui Vire, avait réalisé un travail de Maîtrise lorsqu'il était lui-même étudiant. Il démontrait dans sa recherche que le récit d'Emmaüs a été illustré dans l'histoire de l’Église, selon deux périodes. Dans la première, le sujet du tableau porte sur des marcheurs qui parlent en chemin ; dans la seconde, nous voyons trois hommes à table, celui du milieu rompant le pain... "C'est un thème relativement tardif : nous n'avons trouvé aucun témoignage antérieur au IXe siècle " écrit-il. Et selon sa recherche, cette seconde période correspond à une crise dans le débat au sein de l’Église, au sujet de la "présence" du Christ dans l'Eucharistie... Son travail  ne portait pas seulement sur les représentations artistiques, mais également sur les commentaires, homélies, controverses publiées selon les périodes concernées.

Ce travail d'étude nous appelle à une mise en garde dans notre manière de lire, d'entendre, de comprendre ce passage de l’Évangile. Et aussi, dans notre compréhension du mystère de l'Eucharistie, compréhension trop souvent limitée.
Manière de comprendre un récit, tout d'abord. J'ai fait mention de l'usage par les catéchistes de ce passage de l'Evangile comme architecture de la célébration eucharistique. Si cela est tout a fait légitime, ce ne doit pas être la seule clef de lecture de ce texte.
Il est tout d'abord à situer dans les rencontres du Ressuscité, avec les femmes dont Marie Madeleine, avec les apôtres, Pierre et Jean, les onze, Thomas, et avec les divers disciples, ici Cléophas et un autre compagnon, au tombeau, sur la route ou au Cénacle. Et le récit insiste, comme dans la rencontre avec les apôtres, sur la compréhension des Ecritures... Notre lecture reste trop souvent confinée au seul repas, également présent lors de la rencontre avec les apôtres au soir de Pâques "avez vous quelque chose à manger ?"


Manière de comprendre l'eucharistie, ensuite. La réforme liturgique a remis en valeur les "deux tables", celle de la Parole et celle de l'Eucharistie. L'enseignement officiel de l'Eglise insiste sur les diverses formes de "présence" du Christ Ressuscité, dans l'assemblée, dans l'exercice de la présidence par un ministre ordonné, dans la Parole proclamée, et bien sur,  "au plus haut point sous les espèces eucharistiques " (Sacro sanctum Concilium n°7).  Nous avons été témoins, durant les récentes périodes de confinement, rendant impossible le rassemblement dominical,  des pratiques qui manifestent un oubli du juste équilibre de ces diverses formes de présence du Ressuscité. Est-ce vraiment important de "voir" des prêtres dire la messe, ou même le Saint Sacrement via une webcam ? Le pape dans une homélie pascale mettait en garde contre une pratique "virtuelle" des sacrements. Lorsque l'évangile nous dit que les disciples reconnaissent le Christ à la fraction du pain, ils réalisent en même temps, combien leur cœur était tout brûlant alors qu'il leur partageait les Ecritures. Je suis profondément allergique à toute mise en œuvre de pratique eucharistique qui fasse l'impasse sur la rumination de la Parole. 


Mais les "deux tables" ne suffisent pas à faire de nous des chrétiens. Il y a la table de la Parole partagée, celle du pain rompu, et il y a celle des onze, à Jérusalem. Le récit se termine par le retour joyeux des disciples qui courent rejoindre les apôtres, pour témoigner de cette rencontre inouïe. Trop souvent, nous entendons dans le récit eucharistique "faites ceci en mémoire de moi" comme une invitation à refaire les gestes institués par le Christ lors du dernier repas. Il nous faut l'entendre aussi, et plus encore, comme une invitation à vivre notre foi comme mémorial de l'Evangile. Avant d'instituer l'eucharistie, le Christ lave les pieds des disciples : "c'est un exemple que je vous laisse..." Il nous revient d'être cette "présence réelle" du Christ au cœur de ce monde. Reconnaître la parole du Christ dans le pain partagé, c'est reconnaître l'invitation pressante qui nous est adressée ; comme l'explique Saint Augustin, paroles reprises dans un cantique, "devenez ce que vous recevez, vous êtes le corps du Christ". La question est bien moins de savoir le comment de la "présence réelle du Christ" dans le pain eucharistique, que le réel de sa présence dans notre vie, tel qu'il l'a souhaité, en instituant l'eucharistie. Cherchez "Emmaüs" sur un moteur de recherche internet, et voyez ce qui nous est proposé : l’œuvre de l'abbé Pierre...

Il nous rejoint sur nos routes de nos détresses et nous interroge fraternellement "de quoi causiez vous donc, tout en marchant, vous avez l'air si triste ?". Il chemine avec nous, reprenant ce qui faisait nos espoirs et aussi nos illusions, pour nous conduire sur le chemin de la compréhension et du réconfort, raviver nos cœurs. Alors que nous croyons l'inviter à notre table, c'est lui encore qui se donne à reconnaître dans son attitude de don. Il nous renvoie vers nos frères, témoins de la Résurrection...

 

Christian Le Borgne, curé

La Table d'Emmaüs d'Arcabas