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Fête Dieu

La situation sanitaire que nous traversons, et je l'espère, dont nous sortons progressivement, a mis à mal la beauté de nos pardons, et les reportages photos de nos journaux. Pas de procession, pas de bannière, pas de costume... 
Le temps des pardons va revenir avec ses fastes. Mais j'entends, je lis sur certains sites, le regret des Fêtes Dieu d'antan, et je sais que tel ou tel collègue renouvelle les processions eucharistiques à l'occasion de la Fête du Saint sacrement. Personnellement, je ne suis pas du tout disposé à faire revivre ce que j'ai connu dans mon enfance. 


Nous allions chez les voisins du bourg, la veille de la fête, quémander et recueillir des pétales de fleurs, notamment de camélias, pour décorer la route où passait la procession. Certes, la foi, la dévotion, la piété étaient présentes, mais on savait aussi chez qui il ne fallait pas aller, que cette procession était autant proclamation de la foi que manifestation publique à l'encontre des anticléricaux, communistes et radicaux socialistes... "Les rouges !" Les cantiques que nous chantions manifestaient tout autant, sinon plus, la vision d'une France et d'une Bretagne de chrétienté, en réponse aux lois antireligieuses de 1903 et de la séparation de 1905. Haut et fort, comme aujourd’hui encore, nous chantions le cantique écrit dans la paroisse voisine, Goulien "A la foi de nos ancêtres, toujours nous serons fidèles", écrit par le vicaire, Monsieur Abjean, à l'occasion des élections municipales de 1904. "Da feiz on tadou koz". L'actuel maire de Goulien, Henri Goardon, a rédigé sur son site une chronique fort instruite à ce sujet. (https://goulien.fr/da-feiz-hon-tadou-koz/).


Le climat s'est apaisé, heureusement. Cependant, 'on peut s'inquiéter des intentions de Mme Schiappa, sous le couvert "d'anti-communautarisme". L'Ouest-France a publié ces dernières semaines, le samedi, des articles très intéressants à ce sujet :
- Olivier Roy, le 8 mai : "Même la laïcité devient identitaire" "Mme Schiappa a déclaré qu'il était scandaleux que les curés catholiques ne donnent pas de bénédiction aux mariages homosexuels. On peut sourire, mais il y a un problème, car c'est complètement contraire aux principes de la laïcité qui sont dans la Constitution"
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Philippe Portier, le 15 mai : "Séparatisme : le projet de loi réduit-il nos libertés ?" "Il importe de ne pas sacrifier la liberté du plus grand nombre pour éradiquer le mal provoqué par une minorité"

- Delphine Horvilleur, le 29 mai : "La laïcité, c'est une promesse qui rend l'air respirable" ; "Pour moi, la laïcité c'est un cadre, mais c'est un cadre qui promet de ne pas être saturé. La laïcité garantit que dans l'air autour de moi, il y a toujours un espace pour une présence qui n'est pas la mienne. L'air ne sera jamais saturé de ce que je crois, moi, ou de ce que vous croyez, vous. Il y a de la place pour celui qui croit autre chose, celui qui ne croit pas du tout..." 

 

Dans ce contexte qui pourrait réveiller de vieux réflexes, faut-il réagir en suscitant la controverse ? Nous avons été témoins, le week-end dernier, d'acte de violence contre une procession à Paris, qui faisait mémoire des martyrs de la Commune. "Violence aveugle" selon l'archevêque de Paris en provenance des "antifas". Il y a fort à craindre que nous entrions dans un climat de tension exacerbée par les extrêmes, avec les dérapages toujours à craindre, car incontrôlables. Toute manifestation religieuse dans un espace public apparaît aujourd'hui comme une agression à la laïcité, alors que la loi l'autorise dans la mesure ou il n'y a pas atteinte à l'ordre public. 

Mais je reste toujours dubitatif quand il y a confusion, c'est à dire quand une manifestation de citoyens, au nom de la défense des droits et des libertés, devient lieu de prière publique, ou quand une expression religieuse de la foi, comme une procession, devient une manif.

 

Plus encore, et surtout, lorsqu'il s'agit du Saint Sacrement, comment "manifester" notre foi en la "Présence" du Ressuscité au coeur de ce monde ?
Bien sûr, une procession du Saint Sacrement trouve tout son sens, sur l'esplanade  du sanctuaire de Lourdes. Elle se comprend dans le prolongement de la messe qui a rassemblé des pèlerins en provenance de la multitude des langues et des nations, et manifestant une attention toute particulière pour les personnes malades et handicapées. Mais cela demeure exceptionnel, comme  demeure exceptionnel un temps de pèlerinage dans la vie du chrétien.
La présence du Christ demande à être manifestée et reconnue dans l'attention au pauvre, au petit, à l'exclu, à l'étranger. "Ce que vous faîtes au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous le faîtes" (Mt 26).
Nous l'avons entendu proclamé dimanche dernier, "De toutes les nations faites des disciples, apprenez leur à garder mes commandements, baptisez les au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit. Et moi JE SUIS AVEC VOUS, tous les jours, jusque la fin du monde.(Mt 28,19-20)". L'eucharistie dans la tradition chrétienne, n'est révélée qu'à ceux qui ont reçu le baptême.
Faut-il le rappeler, l'Evangile de Jean ne mentionne pas l'institution de l'eucharistie, mais donne le récit, en lieu et place, du lavement des pieds. "C'est un exemple que je vous laisse, afin que vous fassiez de même" (Jn 13, 15). Jean s'adresse à une communauté qui célèbre l'eucharistie, mais qui a besoin, tout autant que nous, qu'on lui en  rappelle le sens, 
La première mention de l'institution de l'eucharistie dans le Nouveau Testament, se trouve dans la lettre de Paul aux Corinthiens. "Je vous rappelle la Tradition que j'ai moi même reçu du Seigneur. La nuit qu'il fut livré le Seigneur prit du pain..."(1Co 11, 17-34) L'objet de ce  rappel est motivé par un rappel à l'ordre de la part de l'apôtre. Il dénonce le scandale manifesté dans le décalage entre ce qui est célébré, et ce qui est vécu en fait par la communauté de Corinthe. A l'occasion du repas dominical, où les chrétiens se rassemblent, au lieu de manifester l'unité et la communion, ce sont les divisions et les inégalités sociales qui sont mises en pleine lumière . "Lorsque vous vous réunissez tous ensemble, ce n'est plus le repas du Seigneur que vous prenez ; en effet, chacun se précipite pour prendre son propre repas, et l'un reste affamé, tandis que l'autre a trop bu.[...] On doit donc s'examiner soi-même avant de manger de ce pain et boire à cette coupe. ( 1 Co 11, 17-29).
Cette mention de l'examen personnel à faire, avant d'approcher de la table eucharistique, a souvent été mentionné et commenté, au regard des manquements au sixième commandement, particulièrement l'interdit de communion aux divorcés remariés. Ceci n'est pas dans le propos de Paul.   L'insistance de l'apôtre, concernant l'eucharistie, est la manifestation du Corps du Christ.

 

L'Eucharistie n'est pas affaire de piété personnelle, malgré tous les cantiques que nous avons pu chanter ( Dans le silence du matin, Jésusdescends dans mon âme)

L'Eucharistie est instituée par le Christ pour faire corps avec ses disciples.

"Puisqu'il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps,
car nous avons tous part à un seul pain
." écrit encore Paul (1Co 17). Ce qui veut dire que l'examen que nous devons faire, avant de communier, est de savoir si nous sommes acteurs, ferments de communion, ou ferments de division. "Devenez ce que vous recevez, vous êtes le Corps du Christ"

 

Sur la photo qui illustre cet article, ma maman, au premier rang. Nous sommes en 1938 ou 1939. Des pays "de chrétienté" vont entrer en guerre. Des populations juives, tziganes, vont être exterminées. Patrick Prétot, dans son ouvrage "L'adoration de la Croix  - Triduum Pascal", aux éditions Lex Orandi/Cerf, en fait sa thèse de doctorat, écrit ceci dans son chapitre de conclusion intitulé "Adorer la croix après Auschwitz". "La mémoire est ambiguë, et seule la Parole peut venir la purifier en la renvoyant à la mémoire originelle, celle de l’événement. Car  à Jérusalem, par delà les représentations culturelles d'une époque et les significations politico-religieuses dont le symbole de la croix s'était chargé, la liturgie ramenait inlassablement les pèlerins vers le mystère de la Pâque annoncé par les Ecritures, figuré dans les rites et dont la pleine réalisation eschatologique était attendue à la fin des temps. De même, pour l'homme du XXIème siècle, la liturgie, tout en assumant l'épaisseur de l'histoire avec ce qu'elle a de plus sombre mais aussi avec ses aspects lumineux, doit les ramener sans cesse vers le mystère de celui "qui a réalisé la paix par le sang de sa croix". (Col 1, 20). L'adoration de la croix n'est un rite méritant le qualificatif de chrétien que si ce geste témoigne de l'amour universel de Dieu et du fait que la croix est la source de la bénédiction universelle." (page 280)
Ce qui est dit de ce geste, l'adoration de la croix, peut, je pense, être dit de toute autre forme populaire de piété, telle la procession du Saint Sacrement.

Christian Le Borgne, curé

 

 

 

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